La légende : Boualem Sansal : ils ont emprisonné l’homme, pas ses mots

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Koléa est une bourgade située à une trentaine de kilomètres à l’ouest d’Alger. Un joyau du Sahel algérien, perché sur un plateau à quelques encablures de la Méditerranée. C’est pourtant là qu’a été édifiée l’une des plus grandes prisons d’Afrique, où s’entassent plusieurs milliers de détenus. Le paradis rejoint l’enfer.

C’est parmi « des fous, des terroristes névrosés, des islamistes dingues, des bandits de grand chemin, des cols blancs de grande corruption » que Boualem Sansal va être « hébergé » durant une année. Accusé d’être un ennemi de la Nation et d’avoir pactisé avec des puissances étrangères, l’écrivain devient l’un des ennemis désignés de l’État.

La Légende est d’abord le récit de cette détention arbitraire, celui d’un écrivain devenu l’otage d’un pouvoir qui entend le réduire au silence. Mais c’est aussi le récit d’un formidable paradoxe : ceux qui ont voulu faire taire Boualem Sansal lui ont peut-être offert son livre le plus bouleversant.

Essayons un instant de nous mettre à la place de cet homme de quatre-vingts ans, académicien de surcroît, enfermé dans un univers où il ne maîtrise plus rien. Dans sa cellule, il affronte la maladie, l’ennui, le vague à l’âme, la souffrance, la « malvie », mais surtout l’incertitude et l’ignorance de ce que sera son sort. L’absence des siens aussi. Lire devient un crime, écrire devient un crime, penser est pire encore.

Et pourtant, penser et écrire sont précisément tout ce qui lui reste.

Sansal rassemble ses idées comme il le peut. Dans le dénuement de la détention, il écrit par fragments, observe, réfléchit, analyse. « Que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ? » Mais il n’écrit pas simplement pour tuer le temps. Surgissent alors les obsessions qui traversent depuis longtemps son œuvre : la destruction de la mémoire d’un peuple, l’orthodoxie qui étouffe la pensée, le fanatisme, la censure, les accusations de blasphème.

Son livre devient une arme parce qu’écrire est désormais, pour lui, un acte de résistance.

Celui que ses codétenus surnomment « La Légende » comprend qu’il lui reste un territoire que ses geôliers ne peuvent totalement lui confisquer : sa langue. La mécanique des systèmes autoritaires repose finalement sur une équation redoutablement simple : moins de mots, c’est moins d’idées ; moins d’idées, c’est davantage d’obéissance.

Sansal choisit donc les mots.

Il n’acceptera pas la liberté à n’importe quel prix. Son corps peut être enfermé, surveillé, diminué ; sa pensée, elle, continue de circuler. C’est sans doute là que réside la force la plus profonde de La Légende : une prison peut retenir un homme, elle ne parvient pas nécessairement à emprisonner son esprit.

Il y a même quelque chose de terriblement ironique dans cette histoire. Un pouvoir qui prétend se protéger en emprisonnant un écrivain finit par donner à sa parole une portée considérable. Il voulait le réduire au silence ; il lui offre une tribune. Il voulait l’effacer ; il le rend plus visible encore. Il enferme un écrivain et contribue à faire naître un symbole.

Et puis il y a cet humour noir, si particulier à Sansal, qui traverse le récit. L’absurde devient parfois presque comique avant de nous ramener brutalement à sa cruauté. C’est aussi par l’ironie que l’écrivain conserve sa liberté et retourne contre ses geôliers l’arme qu’ils redoutent le plus : l’intelligence.

Que lit-on finalement ? Une fable politique ? Une satire du pouvoir et de ses dérives ? Le récit d’un enfermement ? Un thriller dont l’auteur serait lui-même devenu le personnage principal ? Peut-être un peu de tout cela.

Mais surtout le témoignage d’un écrivain auquel il ne reste, face à l’arbitraire, qu’une liberté impossible à confisquer totalement : celle des mots.

Voilà peut-être l’ultime paradoxe de cette histoire : ils voulaient faire taire Boualem Sansal. Ils ont fabriqué “La Légende”.

Jean Scotto