Alors que la France brûle : qui se souvient des harkis, « soldats du feu » ?

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Chaque été, lorsque les incendies ravagent les massifs du Midi, les mêmes images s’imposent : forêts embrasées, sapeurs-pompiers au combat, Canadair survolant les zones menacées. On se souvient moins que, pendant près de quarante ans, plusieurs centaines de harkis ont participé à la protection des forêts françaises. Devenus ouvriers forestiers après leur arrivée en métropole, ils ont entretenu les massifs, ouvert les pistes, débroussaillé les sous-bois et, lorsque le feu se déclarait, combattu les flammes aux côtés des pompiers.

Cette histoire constitue une page singulière et largement méconnue de celle des harkis en France.

De l’exil aux hameaux de forestage

Après l’indépendance de l’Algérie, les harkis et leurs familles qui parviennent en métropole connaissent des conditions d’accueil souvent précaires. Certains passent par des camps ou des installations militaires avant d’être dirigés vers des « hameaux de forestage », principalement implantés dans le sud de la France.

Ces structures répondent alors à une double préoccupation : loger les familles et procurer un emploi aux hommes. Beaucoup sont recrutés pour travailler dans les forêts domaniales, puis au sein de l’Office national des forêts.

Soixante-neuf chantiers sont ainsi implantés dans une quinzaine de départements, essentiellement au sud de la Loire. Dans les seules Alpes-Maritimes, cinq secteurs — Breil-sur-Roya, L’Escarène, Mouans-Sartoux, Roquesteron et Valbonne — permettent de couvrir une grande partie du département.

Pendant des années, les journées commencent avant le lever du soleil. Les équipes rejoignent les massifs dans des camions bâchés. Il faut débroussailler, élaguer, abattre ou planter, ouvrir et entretenir les pistes, dégager les accès et aménager les espaces susceptibles de ralentir la progression d’un incendie.

Derrière ces travaux parfois ingrats s’accomplit une mission essentielle : rendre la forêt moins vulnérable au feu et permettre aux secours d’y pénétrer rapidement.

Lorsque les ouvriers forestiers devenaient « soldats du feu »

La prévention n’est cependant qu’une partie de leur mission. Lorsqu’un incendie éclate, les équipes forestières peuvent être mobilisées aux côtés des sapeurs-pompiers.

Leur connaissance du terrain est précieuse. Ces hommes connaissent les pistes, les vallons, les reliefs, les accès difficiles. Lorsque les véhicules ne peuvent aller plus loin, ils poursuivent à pied, parfois durant plusieurs heures, avant d’atteindre les foyers.

Les moyens sont souvent rudimentaires. Là où les pompiers disposent de lances, les ouvriers forestiers peuvent encore combattre les flammes avec des branches, en frappant le feu lorsqu’il progresse lentement. Sur les incendies importants, les interventions se prolongent des heures durant, avec peu de sommeil et des repas pris à la hâte.

L’arrivée des moyens aériens améliore considérablement la lutte contre le feu, mais impose aussi de nouvelles précautions. Lorsqu’un Canadair effectue un largage et que les hommes n’ont pas le temps de s’éloigner, ils doivent se plaquer au sol pour supporter la violence des milliers de litres d’eau déversés.

Ce travail n’est pas sans danger. Le 16 février 1989, Ben Abdellah Djouari, ouvrier forestier affecté à Saint-Martin-Vésubie, trouve la mort en combattant un incendie. Trente ans plus tard, en 2019, la commune de Mouans-Sartoux donne son nom à une voie. À travers cet hommage individuel, c’est aussi le souvenir de tous ses compagnons de travail qui peut être salué.

Car ces hommes furent véritablement des « soldats du feu ». Leur action ne commençait d’ailleurs pas avec l’incendie : elle s’exerçait toute l’année par le patient entretien des massifs. Ils furent ainsi des acteurs à part entière de la politique de prévention des feux de forêt dans plusieurs régions françaises.

Servir la forêt, reconstruire une vie

Leur histoire ne se réduit pas à un dispositif administratif imaginé pour accueillir et employer les anciens supplétifs de l’armée française. Elle raconte aussi comment des hommes brutalement déracinés ont trouvé dans ce métier une manière de reconstruire leur existence.

Un épisode survenu aux îles de Lérins en donne une illustration inattendue. Des ouvriers forestiers intervenant à Sainte-Marguerite et Saint-Honorat découvrent des sépultures appartenant à des membres de la famille de l’émir Abdelkader. Sans qu’aucune mission particulière ne leur ait été confiée, ils décident d’entretenir ces tombes et continueront à le faire pendant des années. Ce geste discret témoigne du respect qu’ils portaient à une mémoire qui appartenait aussi à la terre qu’ils avaient quittée.

Une contribution française trop longtemps oubliée

Des années 1960 aux années 1990, plusieurs centaines de harkis ont ainsi consacré une grande partie de leur vie professionnelle aux forêts françaises. Ils ont planté, débroussaillé, entretenu les pistes, participé à la prévention des incendies et affronté directement les flammes lorsque les massifs étaient menacés.

Cette contribution demeure pourtant peu présente dans la mémoire collective.

Elle mérite d’être rappelée aujourd’hui, alors que la multiplication des grands incendies remet au premier plan la nécessité d’une politique permanente de prévention. Les techniques ont changé et les moyens d’intervention se sont perfectionnés, mais une réalité demeure : la lutte contre les incendies commence bien avant l’apparition des premières flammes, par l’entretien des massifs et la connaissance quotidienne du terrain.

L’histoire de ces ouvriers forestiers éclaire aussi sous un autre jour le destin des harkis après 1962. Après avoir servi la France en Algérie, ils connurent l’exil, les camps, les hameaux de forestage et des conditions d’accueil souvent indignes. Pourtant, sur cette terre où ils devaient tout recommencer, beaucoup continuèrent à servir.

Durant près de quatre décennies, silencieusement, ils veillèrent sur les forêts françaises et contribuèrent à les protéger.

Cette page de leur histoire mérite désormais de sortir de l’ombre.

Suzy Simon-Nicaise