La bataille de Gaulle – De l’histoire sacrifiée à la légende

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Henri-Christian GIRAUD, journaliste, historien, est le petit-fils du général Giraud ; c’est aussi son biographe. Nous l’avons rencontré et interrogé à propos du film d’Antonin Baudry présenté au dernier Festival de Cannes, La bataille de Gaulle, diptyque concernant la période 1940-1945.  

  1. Qu’est‑ce qui vous a le plus surpris dans la manière dont le film représente De Gaulle ?

Jusque-là, dans les représentations cinématographiques de De Gaulle, on était encore dans le domaine de l’histoire, souvent d’une histoire arrangée proche de la légende. Dans ce film hollywoodien à la Cecil B. DeMille, traversé par un souffle patriotique incontestable et bienvenu en cette époque sans repères, on a manifestement franchi une étape : on est dans la mythologie. De Gaulle par le simple recours au verbe, à l’incantation, devient une sorte de Moïse conduisant la France vers la Terre promise : la victoire. Logiquement, le prochain seuil, c’est la béatification. Et l’on sait que certains y pensent sérieusement.

  1. Je suppose que le petit-fils du général Giraud n’a pu qu’être interpellé par certaines séquences qui concernent son grand-père.

Giraud n’a pas de rôle dans le film sinon celui de faire-valoir. Le guerrier aux quinze citations, aux trois blessures, aux trois évasions, le vainqueur d’Abdelkrim, celui que Lyautey donnait en exemple à ses officiers « Regardez Giraud, il est grand en tout : par la taille, par le cœur, par l’esprit », n’a aucune existence que celle d’une marionnette des Américains. Son action historique est totalement effacée : pas un mot sur la reconstruction d’une armée française réarmée à l’américaine et capable de tenir sa place dans la bataille d’Europe et qui va aller sous sa conduite de victoire en victoire. À aucun moment son action de commandant en chef n’est seulement évoquée. Quant à sa famille, sur laquelle Hitler s’est vengé de son évasion de Königstein en la déportant en masse en Allemagne (quinze personnes dont sept enfants) où sa fille aînée est morte, le film lui dénie la moindre réalité, la moindre souffrance : elle aurait été sauvée du pire (on ne sait par quel moyen !) par madame de Hauteclocque, l’épouse de Leclerc, que Giraud remercie chaleureusement dans une scène surréaliste !

  1. Que doit-on penser de l’occultation de plusieurs moments de la Seconde Guerre mondiale : la campagne de Tunisie, la libération de la Corse, le CEF en Italie et surtout le parcours de la 1re armée de de Lattre ?

L’effacement de Giraud a évidemment pour objectif d’effacer, de gommer, le véritable effort de guerre français au profit de quelques actions d’éclat, Bir Hakeim et Ksar Rhilane, dues aux seules forces gaullistes, présentées avec des effets cinématographiques impressionnants comme des mini-Austerlitz, bref des victoires incontestables, quand il s’agit, en réalité, de faits d’armes glorieux, certes, mais qui n’ont rien à voir avec la victoire de Tunisie qui remet la France à son rang, la libération de la Corse qui offre à la France un siège à la commission de la Méditerranée, ou encore les exploits du CEF lors de la campagne d’Italie. Il n’y en a dans le film que pour les FFL, or je rappelle que lors de la fusion en août 1943 des armées « giraudiste » et « gaulliste », ces dernières avaient un effectif global de 15 000 hommes (aviateurs et marins compris) comparé à celui de l’Armée d’Afrique de plus de 500 000 hommes, dont 175 000 Français d’Algérie et 233 000 « indigènes ».

  1. Est‑ce que le film vous a fait changer votre regard sur la période 1958–1962 ? 

Non. Concernant le traitement gaulliste de l’affaire algérienne, les multiples erreurs et omissions dont souffre ce film, qui fausse délibérément la vérité historique, ne font que confirmer ce que je pense et ce que pensent d’ailleurs la plupart des historiens et notamment Julian Jackson, le biographe anglais de De Gaulle et pourtant grand admirateur du gaullisme : « Peut-être personne n’aurait-il pu faire mieux que lui, mais il est difficile d’imaginer que quiconque aurait pu faire pire. » (Julian Jackson, De Gaulle. Une certaine idée de la France, Seuil, 2019, p. 598.) Je pense avoir montré dans mon livre Algérie : le piège gaulliste (Perrin, 20) que de Gaulle, dès octobre 1956, le 10 octobre exactement, donc trois semaines avant l’expédition de Suez, faisait savoir à Serge Vinogradov, l’ambassadeur soviétique en France, qu’aussitôt au pouvoir (ce qu’il espérait dans un avenir proche), il négocierait avec les représentants du FLN. Sa venue au pouvoir savamment orchestrée par les siens sur un mensonge, celui de l’Algérie française, ne pouvait que se terminer en catastrophe. Certains parlent même d’apocalypse.

 

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