L’abandon : en mémoire de Samuel Paty au-delà de la basse polémique

0
6

Le film, sorti récemment et réalisé par Vincent Garencq, adapté du livre-enquête de Stéphane Simon (paru chez Plon en 2023), fait revivre pas à pas les onze derniers jours de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie décapité le 16 octobre 2020 à la sortie de son collège de Conflans-Sainte-Honorine, ville des Yvelines dont Michel Rocard fut longtemps le maire dans les années 1970 à 1990.

Il a soulevé la critique de l’extrême gauche et de ses porte-paroles habituels : ce n’est pas le bon calendrier de sortie à un an des présidentielles, il est manipulateur, et surtout islamophobe…

Le film n’est absolument rien de tout cela. Il décortique avec sobriété, fondée sur la vérité des faits, l’engrenage terrifiant qui a conduit à l’assassinat du professeur après un cours sur la liberté d’expression, illustré par les caricatures de Charlie Hebdo. Le réalisateur le fait sans fioritures cinématographiques -presque en documentaire – porté par un jeu d’acteurs efficace (notamment Antoine Reinartz, remarquable en Samuel Paty traqué, inquiet, isolé, mais accomplissant sa mission d’éducateur jusqu’au bout, et Emmanuelle Bercot en proviseur, consciente du danger, courageuse essayant de faire face mais dépassée par l’inertie de ses interlocuteurs). Garencq ne cède pas à la facilité de faire dans la victimisation pleurnicharde, dans le pathos émotionnel – pourtant le film est bouleversant et effrayant sous nombre d’aspects

Il montre l’implacable enchaînement – dont on ressent progressivement le caractère quasi inéluctable de la fin, connue d’avance – de la haine en ligne. Celle qui part du mensonge d’une adolescente butée et enferrée dans ses contradictions, relayée par le caractère borné d’un père autoritaire, obsédé par l’islamophobie et ne voulant croire que sa fille contre toute évidence, puis la récupération opportuniste d’un prédicateur salafiste en mission, et un tueur consommateur de réseaux sociaux extrémistes et tapi dans l’ombre jusqu’à l’accomplissement réfléchi de son acte. Voire la complicité inconsciente de quelques élèves attirés par une poignée de billets.

Le tout se trouve surtout facilité par la négligence de ceux qui auraient pu protéger le professeur : l’institution scolaire au travers du rectorat, la police, notamment malgré quelques comportements individuels plus compatissants que réellement proactifs.

Le film ne stigmatise en rien les musulmans, bien au contraire puisqu’il montre bien les familles musulmanes prenant la défense de Samuel Paty, lui témoignant son soutien et sa compréhension (parfois après explication calme), essayant de raisonner ce père tout dans son combat, et jusque dans la famille du prédicateur extrémiste, l’opposition plus ou moins larvée de sa propre fille qui finira par témoigner contre lui.

Il montre aussi les lignes de partage entre les collègues professeurs : les soutiens qui tentent de soulager le quotidien de Paty, et ceux qui se désolidarisent -par lâcheté, indifférence ou idéologie- en le désavouant jusque devant leur classe.

Le film n’accable pas, ne veut pas à tout prix démontrer, il essaye de démêler honnêtement l’écheveau et de reconstituer le puzzle des responsabilités directes et indirectes dans cet engrenage fatal, laissant le spectateur élaborer son jugement à partir du factuel (parfois brut) mis sur écran.

À ce titre il mérite d’être vu par le plus grand nombre et soutenu face aux idéologues qui se complaisent dans le déni ou la déformation des faits.

Il rappelle d’emblée que Samuel Paty ne se rêvait pas en héros panthéonisé. Il était respecté et apprécié de ses élèves et de leurs parents. Il accomplissait sa mission d’éducateur avec dévouement, sérieux (ainsi contrairement à ce qui a pu lui être indûment reproché, il a puisé l’ensemble du matériel pédagogique utilisé pour son cours dans la base de données du ministère de l’EN). Une mission de « hussard noir » visant à élever les enfants dans leur statut de citoyens éclairés et autonomes – ce que combattent précisément les islamistes.

On touche aussi là, à la conjonction de phénomènes qui ont progressivement raison de l’école de la République, au sein de laquelle l’atmosphère devient infernale. Il me revient en mémoire personnellement la prise de retraite volontairement anticipée d’une cousine, directrice d’école dans une ville bourgeoise du sud de la France, excédée par la confrontation permanente avec des parents testant sans cesse les limites de la « laïcité », ballottée entre signalements au commissariat et réunions sur le thème au rectorat. Elle aimait pourtant son métier, débuté 30 ans plus tôt dans les quartiers nord de Marseille, où elle avait adoré enseigner.

Car le film est une alerte supplémentaire sur l’islamisme qui s’avance de moins en moins masqué sur divers terrains dont celui de l’école, souvent dans la relative indifférence de nos concitoyens et malgré les dénonciations multiples de ceux qui suivent le phénomène de longue date – telle la chercheuse Florence Bergeaud Blackler présente à notre dernier congrès -, celui qui tente de fracturer nos sociétés (et y parvient bien souvent).

Celui qui avec la complicité souvent d’élus LFI, et au mépris de ces tristes expériences précédentes, convoque encore la meute et monte des cabales contre des professeurs, des conseillers d’éducation, accusé encore d’islamophobie, de discrimination, etc.…

C’est au secours de ces fonctionnaires menacés que le Cercle a cosigné par sa présidente, une récente tribune dans le Figaro « Nous vous demandons de ne jamais abandonner nos enseignants

Celui enfin que nous avons eu à subir lors de la fin de notre présence en Algérie – même s’il ne portait pas encore ce nom – comme l’a brillamment démontré notre ami Roger Vétillard, avec ses ouvrages sur la dimension religieuse de la guerre d’Algérie et ses effets de rémanence actuels sur les deux rives de la Méditerranée.

Un abandon qui vient de loin et ne date donc pas d’hier…

Gérard Guibilato
Administrateur national du Cercle algérianiste