20 août 1955 : les massacres que la mémoire officielle préfère oublier

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Il y a des morts que l’on commémore et d’autres que l’on semble condamner à l’oubli.

Le 8 mai 2026, Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants du gouvernement Lecornu, assistait à Sétif aux cérémonies organisées par les autorités algériennes pour rappeler que plusieurs milliers de musulmans ont été tués, lors d’une insurrection, par les forces de l’ordre françaises. Elle a déclaré qu’il faut avoir « le courage de regarder l’histoire en face« ,

Regarder l’histoire en face ? Encore faut-il accepter de la regarder tout entière.

Car pas un mot ne fut prononcé sur les victimes européennes assassinées, blessées, les femmes violée . Comme si une partie des morts pouvait disparaître du récit. Comme si la mémoire, lorsqu’elle devient politique, pouvait choisir ses victimes. Une ministre algérienne n’aurait pas mieux fait. Connait-elle l’histoire de ces journées ? A-t-elle lu autre chose que les affirmations de la presse algérienne et de tous ceux qui en France les reprennent ?

Sait-elle que des événements similaires se sont produits 10 ans plus tard, dans le Nord Constantinois, entre Philippeville et Guelma ? Que 119 européens ont été massacrés en aout 1955, que la répression qui a suivi a fait moins de 5000 victimes ? Le but de Zighoud Youcef, chef des insurgés, était d’élargir le fossé qui séparait les différentes communautés et de provoquer la fuite des familles françaises. Le bilan humain est similaire à celui de 1945. Aujourd’hui l’Algérie fait de la journée du 20 août 1955 un jour de victoire : le 20 août a été choisi en 1956 pour organiser une réunion baptisée Congrès de la Soummam célébrée aujourd’hui en Algérie, et le même jour en 1957 pour convoquer à Tripoli la première réunion du CNRA (Conseil National de la Révolution Algérienne), ébauche d’un parlement algérien en exil.

Le 20 août 1955 et les jours qui ont suivi ont vu les insurgés agresser les Européens. Ils ont tué de sang-froid des femmes, des enfants, des bébés, des vieillards. L’épisode le plus connu est celui de la mine d’El Halia où 37 non-musulmans dont 10 enfants (certains de moins de 3 ans) et des femmes ont été sauvagement tués. Ce drame a fait la une de la presse mondiale et fut exploité par le service d’action psychologique de l’armée française au point qu’il occulte les autres massacres. C’est ainsi qu’à Ain Abid, 9 européens ont été assassinés dont un vieillard hémiplégique et un bébé de quelques jours et à Saint-Charles, à 16 km de Philippeville, il y a eu 13 morts dont 3 enfants.

A Constantine, les insurgés tuent le pharmacien Alloua Abbas, neveu de Ferhat Abbas, et blessent Chérif Hadj Saïd avocat, élu à l’Assemblée algérienne, qui avaient pour seul tort de ne pas s’être ralliés au FLN. Ils jettent un engin explosif dans un bar du quartier juif et accrochent au minaret de la grande mosquée le drapeau du FLN.

 Collo (40 km à l’ouest de Philippeville) est occupé pendant une heure par 150 hommes. 4 membres des forces de l’ordre et 6 européens sont tués. Certaines localités, telles Guelma ou Mila, ne se soulèveront que le lendemain.

Au total, 47 centres ont connu des troubles. Le bilan humain s’établit à 119 morts civils européens, 48 membres des forces de l’ordre et au moins 42 musulmans francophiles[1].

On peut mesurer dans les rapports de gendarmerie et de l’armée, dans les reportages de la presse, dans les récits de militaires impliqués dans la répression, la réalité de la réponse des forces de l’ordre. En se référant à ces sources, on estime que la répression a fait entre trois mille et cinq mille victimes.

Les insurgés ont perdu la bataille sur le terrain, les objectifs que son chef leur avait assignés n’ont pas été atteints. Mais le FLN a gagné sur le plan psychologique. La presse du monde entier parle de ces journées sanglantes et constate qu’en Algérie « ce ne sont plus des troubles à l’ordre public mais une guerre que la France a désormais sur les bras. »

Le 6 septembre 1955 un rapport du 2ème bureau confirme : « l’un des objectifs des dirigeants de l’Armée de Libération est virtuellement atteint : la séparation des Français d’Algérie et de la masse musulmane est pour ainsi dire acquise avec toutes les conséquences politiques, sociales et économiques qu’elle entraîne ». Ce sera également l’avis du directeur de la police des renseignements généraux de Constantine dans un rapport daté du 8 septembre 1955.

Les responsables algériens confirment cette analyse. Mohamed Khedid et Salah Boudjemâ attestent que « Pour Zighoud, il fallait éloigner le colonisateur des populations car sa présence auprès d’elles à travers des réseaux puissants était très gênante pour notre action […] et il réfléchissait à cette question qui le préoccupait particulièrement et qui consistait à faire en sorte que la rupture entre Algériens et Français soit réalisée ».

Zighoud Youcef, en bon islamiste, a utilisé le ressort religieux : c’est aux cris de « Djihad ! Djihad ! » et « d’Allahou Akbar ! » que les insurgés ont assailli les quartiers européens, ce sont les muezzins qui ont ordonné, du haut des minarets, le début des opérations. Si Abdallah, un de ses lieutenants, a reconnu « Compte-tenu de la piété des populations, il est alors prescrit de mettre l’accent sur le caractère religieux de notre action […] Nous n’étions pas des combattants révolutionnaires mais bien des combattants de la foi ».

70 ans plus tard la leçon n’est toujours pas tirée.

Roger Vétillard

 

[1] Roger Vétillard, 20 août 1955 dans le nord constantinois, un tournant dans la guerre d’Algérie, Riveneuve, 3ème édition, 2014.