L’anniversaire du 19 mars 1962, date des accords d’Evian, est passé inaperçu en 2026 alors que l’officialisation de cette date avait été exigée avec passion et opiniâtreté dans le but explicite d’honorer ce jour-là le sacrifice des morts en Algérie. Cela prouve qu’il s’agissait d’un prétexte et que l’objectif était ailleurs. Si bien qu’une fois obtenue l’officialisation du 19 mars 1962 comme date de la « fin à de la guerre d’Algérie » on pouvait passer à l’étape suivante telle que changer le nom des rues ou abattre la statue du Général Bugeaud.
Un rapide rappel des faits.
Durant des dizaines d’années, et dans toutes les régions de France, la même campagne de presse se renouvelait pour sensibiliser l’opinion publique à la commémoration du 19 mars 1962. Simultanément les membres d’une association d’Anciens combattants (FNACA) sollicitaient chaque maire afin qu’il donne ce nom à une rue, une place, un jardin. L’effet d’entraînement jouait d’autant plus facilement que la pression était forte, que ces élus n’éprouvaient aucune envie de se singulariser et que, vis-à-vis de leurs électeurs, il était difficile de ne pas honorer « la Paix » et le sacrifice de soldats français. Pourtant il a fallu plus d’un demi-siècle, des dizaines d’heures de débats à l’Assemblée nationale et, finalement, l’élection de François Hollande puis d’Emmanuel Macron pour officialiser véritablement le 19 mars comme marquant la « fin de la guerre d’Algérie ». En effet, tous leurs prédécesseurs s’y étaient refusés, de Valéry Giscard d’Estaing à François Mitterrand et Jacques Chirac.
De leur côté les Français d’Algérie étaient farouchement opposés à faire de cette date un symbole de paix pour une raison évidente : il y avait eu beaucoup plus de victimes après le 19 mars 1962 que pendant les sept années précédentes. Ce n’était d’ailleurs pas seulement une question de nombre. En effet le 26 mars à Alger, ce sont des soldats sous uniformes français qui avaient fait plus de soixante morts parmi la population civile. Le 5 juillet, jour de l’Indépendance, les assassinats et les enlèvements d’Européens se comptaient par centaines alors que l’Armée française, toujours sur place, avait ordre de ne pas sortir de ses casernes. Les Musulmans fidèles à la France furent également abandonnés à leur sort. Pire, une note de service de Pierre Messmer commanda de sanctionner les officiers qui pourraient avoir favorisé le rapatriement de harkis. Une directive de Louis Joxe allait dans le même sens en la complétant « Les supplétifs débarqués en métropole en dehors du plan général seront renvoyés en Algérie. Je n’ignore pas que ce renvoi peut être interprété par les propagandistes de l’OAS comme un refus d’assurer l’avenir de ceux qui nous sont restés fidèles. Il conviendra donc d’éviter de donner la moindre publicité à cette mesure »
Si les raisons des français d’Algérie qui combattaient cette date de commémoration étaient claires, celles en sa faveur l’étaient beaucoup moins, ce qui n’échappait pas à un grand nombre de personnalités politiques. En 2002, lors de débats houleux à l’assemblée le député Yves Fromion s’interrogeait « Pourquoi cet acharnement à vouloir imposer cet anniversaire ? ». Bien avant cela le Président de la République François Mitterrand avait déclaré « S’il s’agit de décider qu’une date doit être officialisée pour célébrer le souvenir des victimes de la guerre d’Algérie, cela ne peut pas être le 19 mars ». Le chef de l’Etat qui connaissait le sens des mots sous-entendait donc que la raison donnée n’était pas la bonne.
De quelle paix parle-t-on ?
Tenter de répondre à une telle question c’est suivre une trame qui ne s’est pas interrompue avec l’officialisation du 19 mars par le Président Macron.
En 1997 c’est à dessein que Jean-Jacques Beugler, ancien Ministre des Anciens combattants, soulignait l’orientation politique de la FNACA qui, déclarait-il, « ne cache pas ses affinités politiques : la plupart de ses dirigeants nationaux sont proches du PC… ». Une proximité contestée par ses membres mais qu’une proposition de loi du 7 juillet 1998, émanant du Parti Communiste, éclaire pourtant puisque, pour ses rédacteurs, officialiser le 19 mars « favoriserait la reconnaissance du caractère de guerre des opérations menées par la France en Algérie… » « En aidant à reconnaître que la France s’est engagée en 1952 dans une véritable guerre qui ne peut être oubliée, la reconnaissance du 19 mars créerait les conditions d’une meilleure compréhension de la nocivité du colonialisme et du mépris des peuples en lutte pour leur liberté »
« Une véritable guerre » l’expression est à rapprocher de la périphrase « la guerre sans nom » qui a été largement utilisée, diffusant sa charge de culpabilité dans l’opinion publique. Il s’agit en effet d’une implicite « autocritique » : le concept de « guerre sans nom » étant sensé renvoyer la France au refoulement d’une faute qu’elle refuserait d’assumer.
Or faut-il rappeler qu’en 1830 la France a succédé à la « Régence d’Alger » jusque- là sous l’autorité de l’Empire Ottoman. Elle a donné à l’Algérie son nom, ses frontières, ses infrastructures, une administration, des hôpitaux, des écoles….
Le 1er novembre 1954 s’est signalé par l’assassinat symbolique d’un instituteur et d’un caïd, tous deux au service de la France, ainsi que par la multiplication de foyers de violence dans toute l’Algérie. Durant des années, dans ces départements français, les attentats allaient se multiplier contre des civils : incendies des fermes, Anciens combattants égorgés, bombes dans les cafés, grenades dans les tramways… Mais, du point de vue des rédacteurs de la proposition de loi, cette violence-là était légitime, et donc nécessaire, comme faisant partie du processus révolutionnaire « de libération ». C’est pourquoi ils passaient de la réalité de l’Algérie Française à l’abstraction universelle des « peuples en lutte pour leur liberté ».
Ils étaient donc parfaitement en phase avec Jean-Paul Sartre qui recommandait : « en ce premier temps de la révolte il faut tuer. Abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé. Restent un homme mort et un homme libre. Le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds ».
La vie humaine, est donc sans valeur face à la guerre révolutionnaire qui devait permettre l’avènement de l’Algérie nouvelle et, au-delà, de l’humanité nouvelle. C’est pourquoi même si, selon Pierre Montagnon, on avait dénombré au moins 160 000 victimes après le 19 mars (300 militaires européens, 5 000 civils européens, 2 000 civils à Oran le 5 juillet 1962, 150 000 Musulmans français, harkis et Moghaznis) ces morts ne changeaient rien puisque Musulmans fidèles à la France, soldats, Pieds-Noirs assassinés, enlevés, exilés, n’étaient pas des victimes innocentes mais, pour les élus du Parti communiste, des ennemis vaincus de la Révolution en marche.
Andréa Renaud




