17 octobre 1961 : mémoire. 26 mars 1962 : silence.

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Enquête sur un déséquilibre mémoriel.

Une mémoire d’État à géométrie variable, entre reconnaissance des uns et effacement des autres.

 

17 octobre 1961 et 26 mars 1962 

L’actualité nous a amené à comparer le traitement médiatique et officiel de deux événements violents et se ressemblants survenus à la fin de la guerre d’Algérie : la répression de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961 à Paris et la fusillade du 26 mars 1962 rue d’Isly à Alger, pour vérifier s’il existait bien un déséquilibre objectif dans leur couverture mémorielle.

Le 17 octobre 1961 : un événement largement reconnu et médiatisé

La manifestation du 17 octobre 1961 est organisée par la Fédération de France du FLN pour protester contre le couvre‑feu imposé aux Algériens par Maurice Papon. Malgré l’interdiction, plusieurs milliers de personnes défilent. La police parisienne s’oppose au mouvement, arrêtant massivement les participants. Le nombre de morts reste débattu : les travaux d’historiens comme Jean‑Paul Brunet ou Rémy Vallat décomptent 28 morts certaines et une vingtaine de cas douteux, loin des plus de 200 morts avancés par Jean‑Luc Einaudi, militant d’extrême-gauche et rédacteur à l’Humanité Rouge.

Deux commissions dirigées respectivement par Dieudonné Mandelkern, président du Conseil d’Etat, nommé par jean Pierre Chevènement, alors ministre de l’Intérieur et Jean Géronimi, avocat général à la Cour de cassation, nommé par Elisabeth Guigou, Garde des Sceaux, sont arrivées à des conclusions identiques : moins de 50 morts, et probablement mois de 30.

L’événement est aujourd’hui qualifié de crime d’État par de nombreux historiens et associations. Il fait l’objet d’une forte présence mémorielle : plaques, lieux dédiés, cérémonies annuelles dans plusieurs villes. En octobre 2025, la couverture médiatique est exceptionnellement dense : 4 articles dans la presse quotidienne nationale du Figaro à l’Humanité, 5 dans la presse régionale, médias numériques, 6 dans les radios, 3 dans les chaînes TV (à plusieurs reprises sur France Info), associations, mobilisations publiques. Le président Emmanuel Macron publie un communiqué qui dit en substance :« Le 17 octobre 1961, la manifestation d’Algériens était réprimée sous l’autorité de Maurice Papon. La France se souvient des morts, des blessés, des victimes. De ces faits inexcusables pour la République ». Des députés LFI déposent une résolution pour inscrire la date au calendrier républicain et instaurer une commémoration annuelle officielle…

Le 26 mars 1962 : un drame majeur, passé sous silence

La fusillade du 26 mars 1962 survient dans un contexte explosif : affrontements entre l’armée française, l’OAS et la population européenne d’Alger après les accords d’Évian. Après des incidents meurtriers à Bab El Oued, quartier populaire d’Alger, entraînant un blocus militaire, l’OAS appelle la population à manifester. À l’entrée de la rue d’Isly, une unité du 4e RTA qui a remplacé le 3e RPIMA, jugé trop favorable aux manifestants, ouvre le feu sur une foule de plusieurs milliers de personnes. Les tirs durent plusieurs minutes et touchent indistinctement civils hommes, femmes et enfants. Le bilan varie selon les sources : 46 morts immédiates selon les archives militaires, jusqu’à 80 morts et 200 blessés selon d’autres estimations. Ce qui est rarement souligné, c’est l’aveu de Christian Fouché, haut-commissaire de la République chargé du maintien de l’ordre en Algérie, qui a confié à Jean Mauriac qu’il avait « osé faire tirer sur les manifestants » par une unité de l’armée français.

La fusillade devient un traumatisme durable pour les Pieds‑Noirs, symbole d’abandon par la métropole. Elle fait aujourd’hui l’objet de travaux historiques que la presse parait ignorer, mais reste longtemps occultée dans l’espace public. Cet épisode a  entrainé la publication de 5 études d’historiens et témoins, et de nombreux articles de presse.

En 2025, contrairement au 17 octobre, la presse nationale ne publie aucun article sur la commémoration du 26 mars. Seule la presse régionale relaie 19 cérémonies locales (Aix, Avignon, Béziers, Cannes, Lyon, Pau, Perpignan, Paris, etc.). Trois associations (Secours de France, AJIR-Harkis, Présent-Hebdo) publient des textes, un article paraît dans Boulevard Voltaire, et une émission de Radio Africa évoque cet événement et interviewe la présidente de l’association des victimes. Emmanuel Macron ne prononce aucune déclaration en 2025. Dans de nombreuses localités, la presse régionale évite de parler des cérémonies organisées dans sa sphère d’influence…

Constat et interrogations

– le 17 octobre 1961 il s’agissait d’une manifestation organisée par le FLN, mouvement en guerre contre la France en vue d’obtenir l’indépendance de l’Algérie. Les heurts avec la police ont entrainé des victimes.

 – le 26 mars 1962 des Français qui manifestaient pacifiquement leur volonté de rester dans le pays où ils étaient nés ont été sciemment soumis au feu d’une unité de l’armée française.

 Pourquoi les médias et les politiques privilégient-ils le 17 octobre 1961 ? : – est-ce un choix idéologique ? –  un manque de culture historique ? – une hiérarchie mémorielle où les drames vécus par les Français d’Algérie seraient moins considérés que ceux des Algériens de Paris ? – la mémoire nationale privilégie‑t‑elle les événements survenus en métropole ?

Roger Vétillard