Les mots ont un sens !

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On entend fréquemment citer la phrase d’Albert Camus : « Mal nommer une chose c’est ajouter à la douleur du monde ». Un demi-siècle plus tôt Charles Péguy avait décrété : « Il faut dire ce que l’on voit et ce qui est plus difficile, il faut voir ce que l’on voit. ». A leurs époques respectives les deux écrivains français rappelaient que la langue n’est pas un simple outil, qu’elle est constitutive de la pensée qui n’existe pas sans elle, d’où la relation qu’ils établissaient entre la confusion régnant dans les mots, et par suite dans les esprits, et le malheur.

Lorsqu’un professeur notait en marge d’une copie d’élève : « barbarisme », « faute d’accord » « paraphrase » « contre-sens », il lui apprenait à penser en exigeant de lui qu’il contrôle la précision de sa plume et la correction de sa syntaxe. Il l’entrainait à vivre éveillé au milieu de ses semblables, à écouter vraiment et à comprendre ce qui était dit.

C’est pourquoi nous pouvons compter sur les mots pour suivre le fil conducteur qui mène de la fin de l’« AlgérieFrançaise », voulue par le Général De Gaulle, à la « nouvelle France » voulue par Jean-Luc Mélenchon.

En effet, après l’Indépendance de 1962 « l’Algérie Française » était encore nommée comme telle.  Même violement décriée dans l’opinion elle demeurait une donnée historique dont les documents attestent, une réalité géographique et humaine faite d’images, de paysages, d’évènements dans un contexte de témoignages et de récits, que ceux-ci soient paisibles ou douloureux. C’est à cette réalité et à nulle autre que s’appliquaient les mots « départements français d’Algérie » créés après 1830 et la fin de la Régence d’Alger.

Avec le concept d’«Algérie coloniale », on a substitué à cette donnée historique l’abstraction d’une idée et le rejet qui, désormais, lui est attaché.

On supprime donc toute référence à une réalité spécifiquement « française », vivante et complexe, qui serait pourtant utile à connaître pour rendre justice au passé et envisager l’avenir. En effet, pour imposer le concept « d’Algérie coloniale » n’a-t-on pas exclut jusqu’à la possibilité que le « vivre ensemble », dont on fait maintenant un idéal de société, ait pu exister dans le cadre de l’Algérie Française ? A quelle condition ce qui aurait échoué hier pourrait-il réussir demain ?

Au XIXème siècle beaucoup de Français engagés dans la « colonisation » de l’Algérie avaient pour modèle « l’œuvre civilisatrice » de Rome ; son génie de l’organisation, l’harmonie des cités et des monuments qu’elle avait édifiés et dont les vestiges témoignaient autour de la Méditerranée. Ils l’associaient à la paix, à la grandeur, au progrès, au Bien. Or, aujourd’hui, on a transformé l’adjectif « colonial » en anathème. Tout ce qui est colonial est honni et, désormais, tout est colonial en France. Voici posé un problème que le concept de « Nouvelle France » se propose de résoudre.

« Non-sens ! » corrigerait un professeur compétent, car le propre de la France millénaire c’est d’exister hors du sens hégélien de l’Histoire. On peut la décrire : « France, mère des arts, des armes et des lois », chanter l’amour qu’elle inspire : « Douce France, cher pays de mon enfance, au clocher aux maisons sages ». Elle peut être trahie, blessée, menacée mais elle n’est ni « plurielle » ni « multiculturelle » ni « nouvelle » car personne n’est en mesure d’ajouter un mot à son nom sans détruire son âme. Son âme qui tient à l’art sacré qu’abritent ses innombrables musées, au message de ses cathédrales, à ses villages, à ses traditions transmises au fil des générations, à sa langue …En effet, de Ronsard à Balzac, de Colette à Proust et à Saint-Exupéry, la langue a partie liée avec le peuple et avec l’âme française.

Aussi lorsque L’écrivain Kateb Yacine écrit à propos de la langue française qu’elle constitue « un butin de guerre », qu’on pourrait donc s’en emparer pour l’emporter sous d’autres cieux, il obéit à la même logique que Jean-Luc Mélenchon et fait la même erreur. Mais les mots ne sont pas des ballons gonflés à l’hélium qui errent sans attaches. Ils viennent de quelque part, ils ont leurs racines dans le peuple français et dans son histoire.  Le poète Péguy l’avait écrit : « De cet immense peuple monte la sève qui refleurira dans ses œuvres et qui, dans ses fruits, fructifiera ».

Evelyne Joyaux