Sur les pas d’Augustin : le pape Léon attendu en Algérie

0
12

Pendant le soulèvement du Hirak en 2019, la population algérienne cherchait une porte de sortie de la crise qu’elle traversait. Les millions de manifestants hebdomadaires savaient ce qu’ils ne voulaient plus, mais peinaient à définir un avenir commun et à tracer un chemin vers une vie descente et construire un projet garantissant une certaine prospérité.

Dans un article du quotidien La Cité de Mars 2019, je posais cette question: « Et si Saint Augustin avait la solution ? » Je me demandais si la pensée augustinienne pouvait servir de base de réflexion aux pouvoirs publics et aux intellectuels pour dessiner les contours d’une sortie de crise. L’arrivée de Bouteflika en 1999 avait bien commencé par l’organisation d’une grande conférence internationale sur « Augustin l’Africain ». Si par Saint-Augustin Bouteflika avait fait accepter son projet de Concorde Civile, après une décennie de guerre fratricide, serait-il possible, que le Père et Docteur de l’Eglise puisse servir à trouver une solution à la crise ?

Jusqu’alors, peu d’Algériens connaissaient le fils de Taghaste. Ils ignoraient que leur terre avait donné naissance à un géant de la pensée, sans que personne dans le pays n’en parle. Ni dans les manuels scolaires, ni dans les cours universitaires, ni dans les thèses de Doctorat, ni dans les journaux. Aucune école ne portait son nom et aucun édifice ou place publics ne rappelaient le personnage. Puisqu’Augustin était Chrétien, il devait donc être Romain, un Roumi, sans intérêt pour un pays musulman empêtré dans des crises à répétitions, sans porte ni fenêtre de sortie.

Les descendants d’Aurelius Augustinus ont besoin de connaître Augustin et sa pensée, et en quoi pourrait-elle servir pour définir un projet de société unissant tous les citoyens, ainsi que tous ceux qui aiment cette terre, son histoire et sa culture.

Si le Maghreb ne se ré-approprie pas son patrimoine spirituel constitué des Pères de l’Eglise[1], des écrivains de l’Antiquité[2], des philosophes, poètes et artistes[3] ayant irrigué le bassin méditerranéen à l’époque, puis une large partie du monde civilisé par la suite, il ne trouvera aucune planche de salut dans des pensées obscurantistes et violentes, tout juste capables d’ensanglanter le monde.

Parmi ces illustres personnages, trois ont été aux premières loges dans l’histoire de l’Eglise. Ils ont été évêques de Rome, appelés aujourd’hui Papes. Il s’agit de Victor 1er, Miltiade et Gélase 1er. Tous issus de l’Afrique du Nord. Le Pape Gélase, en Berbère « Aghilas » qui veut dire « Le Lionceau », est célébré chaque année par la jeunesse, l’institution de la Saint-Valentin lui ayant été attribuée. Un de leurs descendants spirituels, du nom de Léon XIV, s’apprête justement à visiter l’Algérie et rendre un hommage à son père spirituel, Saint-Augustin. Dès son intronisation, le Pape Léon qui s’est réclamé de l’Augustinisme a dit qu’il souhaitait visiter la ville du Grand Homme d’Annaba.

Sur les réseaux sociaux, cette visite suscite beaucoup de commentaires, de questionnements et de critiques. Quels seraient les fruits attendus de cette visite? L’Algérie traverse une crise morale et spirituelle que personne n’a su surmonter. Le socialisme, l’Islamisme, le libéralisme, et le nationalisme ont tous échoué. Léon XIV, réussira-t-il une percée dans l’état d’esprit de ce pays. Pourra-t-il ouvrir une fenêtre dans sa pensée, et réussira-t-il à convaincre les autorités à lâcher du lest et cesser de persécuter les intellectuels, les artistes et les opposants pour redonner espoir à la jeunesse qui n’entrevoit de solution que dans l’aventure dite de la « Harga », c’est à dire la traversée clandestine de la Méditerranée au risque de leur vie?

Saint-Augustin a vécu le sac de Rome en 410 ou il a vu l’Empire s’effondrer sous les coups des Barbares venus du nord de l’Europe. Cela l’avait poussé à publier un livre monumental, la Cité de Dieu. Sans doute que Léon voudrait apporter un goût de la Cité Céleste dans ses bagages, pour ranimer celui plus modeste d’Alger et d’Hippone, en se rappelant qu’Augustin appelait sa patrie terrestre « Jardin des délices pour le monde entier »[4]. Il avait vécu à  Taghaste, sa ville natale devenue Souk-Ahras, le marché aux lions. Puis, la ville ou il a fait ses études, Madaure, actuellement M’Daourech, avant de terminer à Carthage, dans l’actuelle Tunisie. Après une période en Italie ou il est devenu Chrétien, il retourna en Algérie pour terminer sa vie comme évêque d’Hippone, Annaba. C’est toute cette région qui était le jardin des délices pour le jeune Aurélius.

Aurélius était son nom en Latin. Il vient du Berbère Awragh (Aureg en Français). Awragh veut dire « le Blond ». Loin des clichés de l’iconographie occidentale, Augustin n’était ni noir, ni même basané. Il était juste méditerranéen avec un coeur couvrant tout le spectre lumineux concentré dans la luminosité de son esprit.

Le fils de Taghaste était auguste. Il était également une lumière. Elle a éclairé l’occident et a permis le développement de la civilisation mondiale. L’historien français Lucien Jerphanion l’appelait « Le Maître de l’Occident ».

Il existe des communautés augustiniennes partout dans le monde. Sauf dans son pays. Il y a près de cinq-cents publications le concernant chaque année dans le monde, dans toutes les langues. Mais, rarement en Arabe et certainement pas en Tamazight, la langue de son peuple Berbère.

Ce qui est attendu de cette initiative papale, n’est pas une simple visite touristique ou protocolaire. Les chrétiens d’Algérie et la jeunesse de ce pays attendent avec beaucoup d’espoir la démonstration publique que Léon est un digne descendant spirituel d’Augustin dont il se réclame.

Nabil Ziani
Auteur et journaliste.

[1] Minucius Félix, Tertullien, Cyprian de Carthage, Victorinus et Augustin d’Hippone.
[2] Apulée de Madaure, Julius Africanus, Fronton, Nonius Marcellus, …
[3] Corippus, Térence, …
[4] Lettre 228 (Epistula 228). Correspondance pastorale avec l’évêque Honoratus.